|
"J'ai examiné avec attention, mon cher Monceca, la lettre dans laquelle tu me proposes les difficultés que tu trouves dans le sentiment qui n'admet point que la pensée actuelle soit l'essence de l'âme. Après avoir comparé tes objections avec celles de Locke, je suis resté persuadé que c'étoit avec beaucoup de fondement, que ce sage philosophe soutenoit qu'il y avoit apparence que l'ame étoit quelquefois d'assez longs intervalles sans penser.
La comparaison que tu fais de l'étendue, essence de la matière, avec la pensée actuelle, essence de l'ame, ne me paroît ni juste ni convaincante. Je puis te nier d'abord que l'étendue soit l'essence de la matière; & de te dire, que loin que tu puisses connoître ce qui constitue une chose spirituelle, tu ignores même ce qui fait le premier principe des êtres matériels. Descartes, dit un philosophe moderne, fait consister l'essence du corps dans l'extension, & conclut ensuite, que par-tout il y a de l'étendue où il y a de la matière... Je demande d'abord, quelle est la raison pourquoi l'extension doit constituer la nature & l'essence du corps plutôt que la solidité ou quelqu'autre qualité essentielle à la matière?"
Interrogation d’Oriane (feutre fin vert) : ces problèmes métaphysiques m’ont un temps fasciné. Moins que Saint-Loup, mon amant d’alors, certes mais suffisamment pour me permettre d’oublier l’inconfort où j’étais avec le général. Ma rencontre avec Elstir m’a amené à penser à autre chose et notamment que l’âme, occupée de sensualité, pouvait en effet rester assez longtemps sans penser.
|